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Lundi
31 mai 2004 | | |
| Et
bien, vous me croirez si vous le voulez, mais depuis mon dernier billet d'humeur
j'ai passé quelques heures au bloc… | | |
| Non,
je ne me suis pas fait coffrer pour un quelconque mouvement d'humeur envers un
digne représentant de la maréchaussée, ni pour outrages aux bonnes mœurs, je ne
m'en vanterais pas, on est un chroniqueur qui se respecte et qui respecte ses
lecteurs, ni pour aucun méfait de quelque ordre que ce soit, il ne s'agit pas
non plus d'un bloc d'HLM, ni d’un bloc-prise, ni d’un bloc-notes, ni d’un bloc
de glace, quoique…puisque le bloc dont il s’agit était un bloc…opératoire. |
| | | Là,
on sent que la magie va opérer… | | |
| Et
alors, ça fait quoi de se retrouver au bloc ? | | |
| Ben,
ça fait drôle... enfin, façon de parler... | | |
| Façon
de parler, c'est une façon de dire... | | |
| Parce
que, une fois qu'on y est, au bloc, on est plutôt bloqué question parole et question
de dire quoi que ce soit… Très vite, même si on a de la jactance, on vous la ferme,
votre grande gueule… | | |
| On
n'est pas là pour vous écouter, c'est plus à vous de l'ouvrir... c'est EUX qui
ouvrent. | | |
| Pour
y arriver, au bloc, c'est plutôt facile et rigolo, en fait il n'y a rien à faire…
il y a un mec en blouse blanche qui vous ballade sur un roller géant à travers
tout l'Hôpital, on dirait même qu'il fait une course et qu'il repasse plusieurs
fois au même endroit, il croise un autre roller, il en esquive un autre, il se
retourne sur toutes les infirmières qu'il rencontre, à croire qu'elles sont toutes
nues sous leur blouse, après tout, c'est possible, on est bien nu, nous, sous
la nôtre, bref c'est un peu bizarre, mais pas désagréable, ça va très vite, comme
dans un film et on se sent un petit peu comme si on était une toute petite bille
de flipper dans un flipper géant et on n'espère qu'une seule chose, c'est qu'le
mec il va pas faire tilt... | | |
| Une
fois arrivé au bloc, là, on rigole moins... | | |
| Pour
être honnête, je ne me souviens pas de grand chose, je me souviens même quasiment
de rien, sauf que c'était un bloc tout vert et qu'il y avait des tas de petits
hommes verts qui me tournaient autour et même qu'il y en avait un avec une grande
aiguille, toute verte, aussi l'aiguille, oui, et qu'il me la dirigeait méchamment
vers le bras, l'aiguille verte, et que le bras, lui il était tout bleu… ah, non,
là, je me trompe, c'était après, quand je me suis réveillé, qu'il était tout bleu…
le bras… mais avant, je me souviens juste de la piqûre, qui m'a brûlé très fort,
ça c'est sûr, et du coup j'ai dû partir en fumée puisque ça brûlait… puisque après,
plus rien, le vide, le néant. | | |
| Le
néant existe, je l'ai rencontré. | | |
| Et
l'être, dans tout ça ? | | |
| Vous
voulez dire le petit être fragile qui vous écrit des billets d'humeur et qui fait
moins son mariole, là, soudain, tout nu sous sa blouse, avec une grande aiguille
toute verte tournée vers son bras tout bleu, et bien l'être, dans tout ça... il
est plutôt, mal-être, pour tout dire... l'être, mais ça, c'est plutôt à son réveil…
Parle à son réveil, sa tête est malade. | | |
| Entre
l'aiguille verte et le réveil, le réveil avec sa grande aiguille en forme de bras
tout bleu, l'être, le tout petit, il continue d'être, sans doute, mais il ne s'en
souvient pas, puisqu'il dort, et qu'il dort bien, même. |
| | | Vous
me direz, ça vaut mieux. | | |
| Il
dort même d'autant mieux que l'anesthésiste s'appelle Meunier... Si, si, je vous
jure, ça ne s'invente pas, c'est son vrai nom… Même Lacan, il aurait pas osé...
le mec qui m'endort il s'appelle Meunier, alors, tu parles, si avec Meunier, tu
dors... | | |
| Ça
y est, c'est plus la lettre d'Rgon… c'est la lettre de mon moulin. |
| | | On
va pas en faire une somme. | | |
| Le
réveil fut rude. | | |
| Je
me suis en effet retrouvé avec 3 compagnons de chambrée alors… que j'avais demandé
une chambre individuelle… | | |
| Ce
contexte n'avait pas que des inconvénients… J'ai ainsi pu entendre, quasiment
en direct, à tue-tête, le match Marseille-Newcastle, alors que je venais à peine
de remonter du bloc et de la salle de réanimation… Si ce n'est pas de la réanimation,
ça ! | | | | Je
dis entendre, car je ne voyais pas les images, bien sûr, la télé étant tournée
vers les lits d'en face… | | |
| De
toute façon que faire et que dire avec une perfusion, un masque à oxygène, une
sonde gastrique, une sonde urinaire et cinq drains fichés dans le ventre… On se
dit que c'est déjà beau d'être encore vivant et d'avoir au moins un organe, les
oreilles en l'occurrence, qui fonctionne sans assistance ! |
| | | Bref,
vous l'aurez compris, le temps passé à l'Hôpital ne fut pas de tout repos… et
l'Hôtel Dieu n'est pas celui que je recommanderais à un fidèle lecteur comme hôtel
de charme pour un séjour douillet dans la capitale ! |
| | | Et
pourtant, j'ai néanmoins appréhendé la sortie, après qu'au fil des jours de charmantes
infirmières m'avaient, petit à petit, débarrassé des multiples fils et tuyaux
qui empêchaient toute motricité et, le jour où il n'y en eut plus du tout… on
me poussa doucement vers la porte en me laissant entendre que la nuitée coûtait
assez cher comme ça et qu'il y en avait d'autres qui attendaient ! C'est pire
que la télé réalité la dure loi de l'Hôpital Public ! |
| | | Bref,
je suis finalement rentré chez moi sans être arrivé à voir une seule émission
de télé…mais sur mes deux jambes et avec une superbe cicatrice de 27 centimètres
de haut…Ca va en jeter sur les plages cet été ! | | |
| Je
serais bien descendu, en avant goût de l'été, justement, effectuer ma convalescence
au soleil du midi, mais les cicatrices ça a horreur du soleil et en plus le festival
de Cannes était passé… Et puis aller prendre un avion ou faire un trajet de 5h30
en train… Je me suis donc contenté d'un train-train très routinier : fauteuil
- lit, puis lit - fauteuil… et je m'étais dit que j'irais quand même à Enghien
pour son seizième salon d'illustrateurs… | | |
| Ah
! Enghien, son lac, son casino, son salon d'illustrateurs internationaux, sa maison
de retraite… où il y a des places libres, paraît-il, depuis l'été dernier, bref,
ça aurait été l'occasion de revoir des vieux copains, et même là, j'ai dû caler,
et rester pour encore quelque semaines, chez moi, à cultiver mon balcon. |
| | | Après
tout j'ai assez voyagé comme ça, finalement… en ce moi(s) de mai… Quand on pense
au dicton… "en Mai, fais ce qu'il te plaît". | | Quoique,
vous me direz… "en Avril ne te découvres pas d'un fil"… ça aurait pas été mieux…
avec une cicatrice de 27 centimètres… | | |
| Je
vous dis pas ce que ça a été, pour l'infirmière, le boulot, quand on les a retirés,
les fils et les agrafes… | | |
| Et
bien, vous voyez, finalement, de fil en aiguille, je suis quand même arrivé à
vous l'écrire… et presque d'un seul bloc, cette humeur d'un jour du mois de mai
! | | | |
Paris
le 31 mai 2004 | | |
| Patrick
Blanchard | | |
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